Youdam Rachel

« Je ne viens pas d’en haut. Je viens de la boue de Moskota. J’ai vu une femme se faire tuer à côté de moi. J’ai refusé un mariage forcé. J’ai dit non à ceux qui voulaient décider de ma vie. Aujourd’hui, je dis non à ceux qui décident de votre soif. »

Mon histoire – Rachel Yaoudam

De Moskota à Harvard, de l’enlèvement à l’engagement

Je m’appelle Rachel Yaoudam. Je suis née à Moskota, dans l’Extrême-Nord du Cameroun – une région magnifique, mais trop souvent oubliée. Une région où l’on meurt encore de soif, où des jeunes sans avenir rejoignent Boko Haram par désespoir, où les femmes n’ont presque pas le droit de parler.

Mon grand-père était chef de village. Il m’a légué une seule chose, mais la plus précieuse : la fierté. Un jour, avant que je ne quitte Moskota pour le Nigeria, il m’a prise par la main et m’a dit : « Va conquérir le monde, ma petite fille. »

Je n’avais alors aucune idée de ce que ce monde me réservait.


L’enlèvement au Nigeria : la mort à côté de moi

En 2013, j’avais 22 ans. Je coordonnais les cours de français à la Présidence nigériane et dirigeais le département de français de l’Institut français du Nigeria. Un matin, j’ai été enlevée par une bande de criminels. Emmenée de force dans une forêt, en banlieue d’Abuja.

Dans cette forêt, il y avait une autre otage. Une jeune femme nerveuse, qui insultait nos ravisseurs. Je lui ai dit : « Calme-toi, sinon ils vont nous tuer. » Elle n’a pas écouté.

Ils l’ont exécutée froidement devant moi.

Moi, ils m’ont forcée à retourner en ville faire des virements bancaires pour eux. Depuis ma captivité, j’ai réussi à contacter ma famille sans paniquer. Mon frère a menacé les ravisseurs – je lui ai dit d’arrêter immédiatement, parce que cela jouait contre moi.

J’ai finalement contacté la Présidence nigériane. Le président Goodluck Jonathan en personne a pris mon appel. Il a négocié discrètement. Et j’ai été libérée.

Quelques jours plus tard : on m’a appris que mon grand-père venait d’être enlevé et assassiné par Boko Haram.

Ce deuil, je le porte encore aujourd’hui. Et c’est pour lui que je me bats.


Refuser un mariage forcé pour conquérir le monde

De retour à Moskota en 2010, ma famille voulait me marier de force au fils d’un ministre. J’ai dit non. On m’a traitée de folle. J’ai choisi de retourner au Cameroun pour passer le WAEC – l’examen du baccalauréat version anglophone – alors que je suis francophone.

« Tu ne vas jamais réussir », répétait-on.

Candidate libre, mention Très bien.

Ce n’était pas qu’un diplôme. C’était ma première victoire contre ceux qui décident à ma place.


Les années Nigeria : le choc et l’ascension

Quand je suis arrivée au Nigeria, j’ai vu pour la première fois de ma vie : de belles routes, de grandes voitures, des maisons immenses. Je venais d’un village sans eau courante. J’avais des étoiles plein les yeux.

J’ai travaillé comme interprète pour la GIZ-Cedeao. J’ai été administratrice pour International Alert Nigeria. J’ai enseigné dans des écoles privées. Et puis j’ai rencontré Jean-Noël Jodeau, le directeur de l’Alliance française, qui a changé ma vie. Il m’a ouvert des portes que je n’aurais jamais imaginées.

Un jour, j’ai été admise à Cambridge et à Harvard.

Mais la vie en a décidé autrement : j’ai suivi mon époux, affecté à l’ambassade de France au Pakistan. Je suis devenue directrice des cours à l’Alliance française d’Islamabad. J’ai appris que l’on peut être utile partout – même loin de chez soi.


La France, le cinéma, et le déclic

En France, j’ai participé à l’émission Good Singers, joué dans des publicités, prêté ma voix contre le Covid-19. J’ai eu des rôles dans Lupin, Le Marchand de sable, et des productions américaines.

Mais un soir, j’ai réalisé quelque chose : tout ce que je faisais, c’était pour moi.

Il était temps de rentrer. Pas physiquement seulement – mais politiquement.

En 2023, j’ai fondé Idama Studios : une maison de production pour montrer les talents et les sites touristiques de l’Extrême-Nord. Pas pour plaire à Paris ou à Hollywood. Pour que ma région existe sur une pellicule, pour que nos enfants se voient beaux et fiers.

La même année, j’ai créé Sahel Solidaire’24 – une association humanitaire pour les démunis de l’Extrême-Nord.


Le gala sous le patronage de Chantal Biya

Le 28 juin 2024, à l’hôtel Hilton de Yaoundé, j’ai organisé la première édition du gala Sahel Solidaire’24. Sous le patronage de Mme Chantal Biya, Ambassadrice de bonne volonté de l’UNESCO. La ministre des Affaires sociales, Pauline Irène Nguene, présidait l’événement.

Nous avons récolté 4,5 millions de FCFA.

Cet argent sert à financer des forages dans des villages qui n’ont jamais eu une goutte d’eau potable. D’ici fin 2025, ils auront de l’eau. Pour de vrai.

En décembre 2024, j’ai été invitée à la COP16 à Riyad (Arabie saoudite) pour parler du désert qui avance, de la désertification qui chasse nos paysans.


Pourquoi je me présente aujourd’hui

Je ne me présente pas par ambition personnelle. Je me présente parce que je sais ce que c’est que d’avoir faim, peur, soif. Parce que j’ai échappé à la mort trois fois. Parce que les potentats locaux voient mon action comme une menace – et ça, c’est le signe qu’elle est utile.

L’Extrême-Nord a un taux de pauvreté de 69,2%. Le double de la moyenne camerounaise. Nous avons des conflits ethniques pour un seau d’eau. Des fillettes mariées à 12 ans. Des jeunes qui traversent le désert pour rejoindre Boko Haram faute de travail.

Je ne veux plus seulement faire des forages ou des films.

Je veux changer les lois. Je veux siéger là où les décisions se prennent. Je veux être la voix de celles qu’on n’entend jamais.

Mon grand-père m’a dit de conquérir le monde. Je l’ai fait. Maintenant, je reviens conquérir pour vous.


Yaoudam Rachel